Épilogue

Jamais je n’aurais spontanément osé travailler sur le camp de Rivesaltes. Il aura fallu qu’on me le propose pour que je me sente autorisée à le faire. Sans origines ni passé liés à l’histoire de ce lieu particulier, qui étais-je pour me confronter à un sujet si grave ? Je n‘avais pas non plus une connaissance historique ou scientifique approfondie de ces enjeux complexes… Et pourtant on a pensé à moi, et au travail que je mène sur la mémoire des lieux. On m’a expressément invitée et je suis venue. J’ai découvert ce camp en ruines, celles et ceux qui portaient ce projet de Mémorial alors encore à l'état de chantier, et cela m’est apparu comme une évidence.

Des résonances multiples se sont crées avec les sujets qui m’occupent depuis plusieurs années, cette obsession de faire revivre des mémoires disparues. J’avais travaillé sur les démolitions de logements sociaux et le relogement de leurs habitants, ou encore en Espagne, sur les villages engloutis dans les barrages hydrauliques… J’étais déjà très sensible aux questions de déplacement forcé, d’exil et de remise en visibilité des mémoires. S’agissant du camp de Rivesaltes, ces notions allaient être totalement renouvelées dans le futur travail qu’on voulait me confier. Très vite, j’ai formulé une intention d’exposition qui, un an et demi plus tard, correspondrai tout à fait à l’idée initiale, malgré les nombreuses vicissitudes d'un projet institutionnel ambitieux voyant le jour dans une actualité empreinte de peur et de réflexes sécuritaires. Dans un climat d'état d'urgence.

Il s’agirait d’un double projet : une marche collective aboutissant à un film, sorte d’allégorie de l’exil, et une invitation à l’écriture collective, sous forme de lettres, pour faire exister l’intime, croiser les histoires et provoquer des résonances entre des vécus différents. Je savais exactement où je voulais aller, même si je n’étais pas tout à fait sûre d’y parvenir. Et bien consciente d’entrer dans un projet porté par des collectivités territoriales et un gouvernement capable de reconnaître les erreurs du passé, tout en continuant à mettre en œuvre des politiques répressives sur des sujets similaires.

Malgré ces réserves, j’ai accepté de m’engager dans ce projet dont je percevais tout l’intérêt, étant donné le caractère exceptionnel du camp de Rivesaltes où se croisent tant de mémoires différentes, elles-mêmes liées aux principaux évènements qui ont jalonné le 20ème siècle, la guerre civile d’Espagne, la seconde guerre mondiale et l’holocauste, les guerres de décolonisation, et les grands flux migratoires du 21ème siècle, évènements fondateurs du monde dont nous avons hérité aujourd’hui. Travailler sur le camp de Rivesaltes allait peut-être ouvrir à une autre compréhension de ce monde.

Et je me suis consacrée entièrement à ce travail, pendant plus d’une année, rythmée par des lectures, des visionnages de films et des visites de toutes sortes, mais surtout des rencontres, à Libourne, Paris, les Saintes-Maries-de-la-mer, Pau, Arpajon, Nantes, Bordeaux, Filhols, Argelès, Céret, Perpignan, Rivesaltes... aux quatre coins de la France.
J’ai eu la chance de rencontrer quelques-uns de ceux qui ont un lien avec cet endroit. Tous ont accepté de me recevoir, surpris et touchés par ma démarche. Et ils ont bien voulu me raconter Rivesaltes, ou d’autres camps qu’ils avaient connus eux-mêmes, ou leurs proches. Ils ont bien voulu échanger avec moi à propos d’un sujet douloureux, dont on parle peu, voire jamais, tant dans la société civile qu’à l’intérieur les familles. Parler des camps revenait aussi toucher quelque chose de très profond, voire essentiel à la compréhension de l’histoire de certaines communautés dont le travail de mémoire est encore en chantier, en particulier les familles des militaires du contingent colonial démobilisé (algériens, dits « harkis » et guinéens), et les voyageurs (plus connus sous le terme de « gens du voyage », couramment utilisé par l’administration). Passer par les camps avait été vécu comme une perte d’identité, aggravée par les tabous qui ont plongé les pratiques d’internement dans une ignorance insultante à l’égard des victimes de ces ségrégations.

Nommer le camp, et nommer ceux qui l’avaient traversé revenait à restaurer quelque chose de cette identité maltraitée. Je repense aux mots de Tina Adolf, dans sa lettre : « Il n’est pas aisé d’écrire le passé de ses parents. Surtout lorsqu’ils ne sont plus là pour vous aider à raconter ce qu’ils ont vécu. Mais la vive émotion que j’ai ressentie en voyant le nom de mon père, de mes grands-parents et de mes oncles et tantes, me donne le courage de témoigner en leurs noms. Par respect pour eux et pour tous ceux qui ont vécu avec eux cet enfer des camps de Rivesaltes et du Barcarès.» Pour un certain nombre de ceux qui ont écrit, les lettres ont été une opportunité non seulement d’évoquer la mémoire de leurs proches ou disparus, mais de leur rendre un hommage, une reconnaissance qu’il avait peut-être été impossible de livrer jusqu’à présent. Ou tout du moins de l’inscrire dans une forme d’espace public : une lettre déposée dans le Mémorial, à mi-chemin entre l’intime et le collectif. « La permanence du monde est dans le souvenir qu’on a des uns et des autres. Ce qui reste de nous, c’est ce qu’il y a dans la pensée des autres. »

À travers toutes ces rencontres, j’ai découvert aussi des engagements, et des luttes qui duraient parfois depuis des années, pour faire reconnaître des épisodes historiques qui n’étaient pas passés dans la mémoire collective, et des communautés invisibilisées et dépossédées, pour qui l’enjeu de porter elles-mêmes leur propre mémoire était devenu crucial. Et alors je me suis sentie très proche de celles et ceux pour qui les camps importent tant. Même si nos histoires n’avaient rien en commun. Du moins en apparence.

Le camp de Rivesaltes nous interpelle en tant que citoyens, membres d’une société qui éprouve sa difficulté à accueillir l’étranger, à accepter « l’autre ». Ceux qui en connaissent l’histoire savent combien ce camp est le lieu d’une répétition troublante, où la multitude de strates et de communautés concernées par les mêmes mécanismes de mise à l’écart, ouvre à une dimension universelle.

Ceux qui ne savent pas tout cela ne restent pourtant pas indifférents face à Rivesaltes. Qu’ils passent devant par hasard, qu’ils y entrent par curiosité, les baraques délabrées distillent quelque chose de tragique. C’est une terre de désolation. Les murs du camp « murmurent », les fantômes reviennent et chaque trace raconte quelque chose de l’angoisse de l’isolement et du dénuement le plus total. Que l’on connaisse ou pas l’histoire du camp de Rivesaltes, ses ruines évoquent une souffrance universelle, que l’on perçoit dans les moindres traces, que l’on alimente de son propre imaginaire.

Le camp fait naître en nous une tristesse profonde. C'est un endroit qui renferme quelque chose de notre part d’ombre, aussi personnelle que collective. Il agit comme un miroir, un lieu de projection. Il y a là un enchevêtrement où se nouent les attachements les plus vifs, les cauchemars et les projections les plus viscérales. Chacun a « son » Rivesaltes, un vécu qui lui est propre, une histoire qui n’appartient qu’à lui seul et qui laissera une trace bien particulière dans son existence. Cela est vrai pour ceux qui ont été internés, mais aussi pour tous les autres, les descendants, les professionnels qui ont travaillé sur le mémorial, les habitants de la région… Quiconque a approché ce camp a été marqué, à différents titres.

C’est la somme de tous ces attachements que j’ai tenté de rassembler et de mettre en lumière dans ces lettres et pendant cette marche. J’avais imaginé que le Mémorial serait le réceptacle de tout cela, que chacun devait pouvoir y trouver une place. Les témoins historiques, mais aussi les autres. Ceux qui avaient œuvré, souffert en silence ou à grands bruits, ceux qui avaient réussi à s’approcher de ce lieu, de près ou de loin, spectateurs passifs, activistes ou simples citoyens.

Tous nous devions hériter d’une part de cette mémoire, pour la sortir du déni et la porter ensemble. Pour cela, il fallait qu’il existe aussi un temps et un espace où les hiérarchies disparaîtraient, où l’heure ne serait plus à savoir qui allait être le plus légitime devant le ruban. J’imaginais que cette horizontalité trouverait tout son sens au moment même de la création de ce Mémorial, un geste qui participerait de sa fondation.

C’est pourquoi l’appel à la marche et à l’écriture des lettres a été ouvert à tous. Car il est était important que chacun puisse se sentir autorisé à poser ses propres mots sur ce que les camps d’internement signifient, et de pouvoir se demander « en quoi cette chose-là me concerne, même si moi je n’ai pas été interné ? »

Ainsi avons-nous saisi ce lieu pour déclencher une réflexion collective autour des questions plus générales que posent les camps : l’exil, le racisme, la gestion administrative des flux migratoires, faire l’histoire, la fabrique de la mémoire collective et individuelle, la transmission et la non-transmission... Si la mémoire prétend être collective, alors elle doit être constituée des mots de tout un chacun, et que ces prises de parole puissent trouver un temps et un espace pour exister dans l’espace public sur un pied d’égalité, en accord avec les valeurs de la démocratie, à côté des paroles faisant autorité sur le sujet.

Je regrette que les contraintes sécuritaires et protocolaires de l’ouverture officielle du Mémorial n’aient pas permis d’inviter les participants aux Lettres de Rivesaltes, une exposition spécialement commanditée pour l’occasion, et qui faisait donc partie du dispositif global.

Le projet des Lettres de Rivesaltes aura fédéré plus de 80 personnes pour le tournage du film de la marche et 175 auteurs de lettres. À partir des 175 lettres reçues, onze mille reproductions ont été pliées et cachetées, dans des enveloppes que les visiteurs ont pu se faire expédier à l'adresse de leur choix ou emporter au fur et à mesure des huit mois d’exposition, désormais achevée.

En attendant une édition sur papier, les lettres de Rivesaltes sont à présent en ligne, ouvertes à toutes et tous, car comme le dit un proverbe sans doute tsigane, « tout ce qui n'est pas donné ou partagé est perdu ».



Anne-Laure Boyer
le 1er juillet 2016